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Corée du Nord : de l’Isolation à l’ouverture aux "bienfaits" du football mondialisé

Edouard Dupas | mercredi 27 janvier 2010 | 17h24

Pendant près de 50 ans, le football de Corée du Nord fut synonyme d’anonymat et d’autarcie. Mais depuis quelques années, la fédération de football la plus hermétique du monde s’ouvre au football international...


Longtemps l’amateur de football ordinaire ne sut jamais rien du football de Corée du Nord. Jusque 1966, la Corée du Nord était d’ailleurs totalement absente des débats internationaux. Il existait bien une fédération nationale de football, officiellement crée en 1945, et affiliée à la FIFA en 1958, voire quelques clubs. Mais jusqu’alors, nulle trace de championnat professionnel, et encore moins de joueurs individuellement connus ou à même de pratiquer leur talent à l’étranger ; impensable en temps de guerre froide, et surtout après l’atroce conflit de 1950-1953...

Aux antipodes des footballeurs européens ou sud américains, professionnels bien payés et starisés, les footballeurs nord coréens étaient avant tout des militaires et de bons communistes, fidèles au régime du "cher leader" Kim Il Sung... L’irruption météorique de la sélection nationale de Corée du Nord lors de la Coupe du Monde organisée en Angleterre en 1966 en fut d’autant plus spectaculaire.

1966 : Coup d’envoi du football Nord Coréen

En effet, alors que l’attention du public et des médias occidentaux se focalisait à l’époque sur les étoiles brésiliennes Garrincha et Pelé, le futur "Kaiser" Franz Beckenbauer, le fantasque Uwe Seeler ou encore l’emblématique Bobby Charlton, une équipe de parfaits inconnus, venue d’un lointain bastion stalinien s’invitait à la Coupe du Monde. Celle ci était d’ailleurs parvenue à se qualifier grâce au retrait du voisin Sudiste et à celui de toutes les équipes africaines conjuguées !

Annoncé comme le concurrent la plus faible du mondial, le Chollima(du nom d’un cheval légendaire de la mythologie coréenne) de Corée du Nord était entièrement composée de soldats dont la plupart ne dépassaient guère les 25 ans. Pas question d’interviews, d’ambitions individuelles ni de commentaires : ces footballeurs encadrés par d’austères personnages en imperméables uniformes étaient venus effectuer un devoir "idéologico-patriotique".

La formation entamait hélas bien mal la compétition en subissant la loi (3-0) de l’URSS du grand Lev Yashin. Elle frôlait ensuite l’élimination contre le Chili, demi finaliste de la coupe du monde précédente (1962), ne devant son salut qu’à une miraculeuse égalisation à la 89 ème minute signée d’un certain Pak Seung-Zin (1-1)... Mais le plus beau était à venir...

Car le 19 Juillet 1966, devant 18 000 spectateurs médusés, La Corée du Nord éliminait bel et bien l’Italie au Ayresome Park de Middlesbrough, grâce à un but d’un certain Pak Doo Ik (1-0)... Ledit Pak Doo Ik qui n’était à l’époque qu’un modeste caporal dans l’armée nationale de la république populaire démocratique de Corée... Cet exploit digne de David contre Goliath faisait le tour du monde et permettait au petit poucet de poursuivre son chemin en quart de finale. Il illustrait à merveille l’adage bien connu selon lequel un match n’est jamais gagné d’avance.

Le onze de Corée du Nord suscita alors l’engouement du public britannique, sans doute fasciné par l’étrangeté de cette escouade aux visages impénétrables et désireux de voir la surprise se renouveler... Le 23 juillet, les petits hommes en rouge et blanc avaient donc rendez vous avec l’histoire au Goodison Park de Liverpool pour une partie de légende contre le Portugal de la perle noire du Benfica Lisbonne, l’immense Eusebio.

Et une fois encore ce fut le choc pour les 50 000 spectateurs : au bout de 25 minutes, la sélection de Corée du Nord menait déjà au score par 3 buts à 0 oeuvres de Pak Seung Zin, de l’attaquant Lee Dong Woo et de Yang Seung Kook !!! Mais il était dit que l’aventure s’arrêterait là. Car la panthère noire Eusebio sortait alors les griffes et signait l’un des matchs les plus mémorables de sa carrière, en inscrivant 4 buts d’affilée au pauvre gardien Lee Chang Myung (un record mondial qui tiendrait jusqu’au quintuplé du russe Salenko en 1994) avant que son partenaire lisboète José Augusto n’achève le travail : 5-3 !! L’un des matchs les plus passionnants de toute l’histoire de la coupe du monde venait d’avoir eu lieu...

Naturellement, il n’était pas question pour aucun des joueurs de la sélection de rester sur place ou d’aller exercer ses talents dans un quelconque club d’Europe ou d’Amérique... Les joueurs rentraient donc tous à Pyongyang et se voyaient utilement transformés par le régime en héros, figurines brillantes dans la vitrine scellée du socialisme triomphant...

La Corée du Nord avait découvert un extraordinaire moyen de propagande avec le football international, et le monde un nouveau pays de football.

Le retour à l’anonymat

Pourtant, comme si cette incursion en Angleterre s’était résumée à une parenthèse exceptionnelle, la Corée du Nord se refermait et boycottait le mondial suivant organisé au Mexique (1970). Entièrement tributaire du contexte politique international et des orientations du grand leader, l’équipe nationale ne participait pas non plus aux compétitions continentales asiatiques de 1972.

Un championnat national était cependant mis en place en octobre de la même année, divisée en trois classes, et regroupant une quinzaine de clubs liés à des ministères, sur le modèle soviétique (clubs de l’armée, des cheminots, des métallurgistes, etc.).

Le "Championnat de la République" n’était bien sûr pas professionnel et les fonds alloués à chaque équipe correspondaient à de maigres stipendes strictement contrôlées par le gouvernement. Les clubs les plus connus demeurent à ce jour le 25 Avril sports group basé à Nanpo, l’Amrogank Sports Group de Pyongyang, lié au ministère de l’intérieur, leLocomotive Sports Group de Sinuiju et le Pyongyang City Sports Group qui existait depuis 1956. Toutes ces enseignes avaient été créées avant 1972.

Impossible d’en savoir plus sur ce championnat local, puisqu’aucune information ne circulait hors le pays jusque 1984 et qu’aucun de ces clubs ne participaient à des matchs internationaux.. Cela alors que les compétitions internationales ne cessaient de gagner en audience et brassaient de plus en plus d’argent.

Revenue se mêler aux qualifications du Mondial en 1974, la sélection nationale Corée du Nord perdit sa superbe en se faisant devancer par l’Iran, et retournait à l’anonymat. La Corée du Sud ne parvenait pas non plus à se qualifier, ratant la dernière marche contre l’Australie. En 1978, la Corée du Nord renonçait encore aux qualifications asiatiques pour la coupe du monde.

Il fallait attendre 1980 pour que la fédération nationale sorte de sa réserve méfiante mais ce fut pour échouer à toutes les campagnes mondialistes entre 1982 et 1994. Le dernier soubresaut notable avait lieu en 1991, lorsque l’équipe des moins de vingt ans nord coréenne se qualifiait pour le mondial au Portugal et se joignait à son alter ago sudiste pour former une belle équipe conjointe. L’expérience demeura sans suite.

Le retrait presque complet de la Corée du Nord permit alors aux voisins honnis du Japon et surtout à la Corée du Sud de faire peu à peu tomber l’épopée de 1966 dans l’oubli ; la Corée du Sud se qualifiait en effet pour les éditions 1986, 1990 et 1994 du mondial FIFA. En équipe de moins de vingt ans, elle atteignait les demi finales du mondial 1983.

En outre, un joueur sud coréen plus doué que les autres émergea sur la scène européenne :l’attaquant Cha Bum Kun, qui évolua une décennie entière en Bundesliga, à l’Eintracht Francfort puis au Bayer Leverkusen, et qui inscrivit 98 buts en 308 matchs au plus haut niveau, remportant deux coupes d’Europe (1980, 1989). Il devint le premier joueur coréen (et même asiatique) à évoluer dans un grand club européen et à y connaître une telle réussite. Voila qui avait de quoi désintéresser le grand public des succès du Locomotive Sports Group ou de l’Amrokang Pyongyang dans le championnat de Corée du Nord des années 80-90 !

La fédération de football Corée du Nord n’arrangeait pas les choses en boycottant les éliminatoires du mondial français de 1998 et en ignorant superbement les festivités du Mondial 2002 en Corée du Sud et au Japon.

Au point que lors des décennies 1990-2000, les extraordinaires performances du football féminin de Corée du Nord finirent par éclipser totalement le football masculin local ! En effet, les homologues féminines se lançaient dans de fantastiques campagnes internationales amplement couronnées de succès : Victoires en coupe d’Asie de l’AFC en 2001, 2003 et 2009, participation à trois coupes du monde FIFA successives en 1999, 2003 et 2007, et obtenaient même la victoire en championnat du monde FIFA U-20 en 2006 et U-17 en 2008 !!!

Une timide ouverture au football mondial

Mais la Fédération n’avait pas dit son dernier mot.

D’abord, parce que sourdait discrètement en équipes de jeunes une nouvelle génération de manieurs de ballons pétrie de talent, qui dévoila ses talents au monde lors des championnat du monde FIFA U-17 2005 et 2007. En 2005, au Pérou, les jeunes rouges et blancs atteignirent les quarts de finale en écrasant la Côte d’Ivoire (3-0) et en tenant en échec l’Italie (1-1). Ils poussèrent ensuite le Brésil jusqu’en prolongations. en 2007, leurs successeurs surent faire jeu égal avec l’Angleterre (1-1) et battre la Nouvelle Zélande (1-0) pour atteindre les 8èmes de finale.

Le mondial des moins de 20 ans accueilli par le Canada en 2007 s’avéra le théâtre de l’exploit le plus parlant de cette génération : versée dans un groupe difficile, la Corée du Nord sut tenir tête à la République Tchèque (2-2) et à l’Argentine d’Aguëro (0-1), soit les deux finalistes de l’épreuve !

Ces performances médiatisées permirent à certains de ces jeunes espoirs de se faire un nom : l’excellent milieu défensif Pak Nam Chol, le brillant Kim Kum Il (élu meilleur joueur du championnat d’Asie U-19 en 2006), l’attaquant Choe Myong Ho ou le très jeune Kim Kuk Jin . Ces nouveaux joueurs gagnèrent d’autant plus en notoriété que bon nombre d’entre eux se virent accordés l’autorisation de quitter la Corée du Nord pour poursuivre leur apprentissage à l’étranger.

Ensuite, parce que les dirigeants de la fédération décidèrent de couper court avec la doctrine de stricte autarcie, et se mirent à partir de 2007 environ à discuter avec des interlocuteurs étrangers : représentants de clubs russes ou européens, dirigeants d’autres fédérations nationales, etc. Ceci en vue de mettre en place des programmes d’échanges, de planifier des rencontres internationales, voire des transferts de joueurs. Une prise de conscience de la nécessité de s’adapter à la réalité désormais mondiale du football, et de tirer profit de la qualité de la formation à l’étranger s’est instaurée.

C’est ainsi que la "crème" des footballeurs du pays s’est petit à petit exporté hors du pays de Kim Jong Il : l’avant centre Hong Yong Jo envoyé en Serbie puis au FC Rostov en division 1 russe (2007-2008), Choe Myong Ho transféré à Samara au Krylia Sovetov, Kim Kuk Jin et Pak Chol Ryong "achetés" par le club du Concordia Basel (Suisse), le milieu Ahn Yong Hak exceptionnellement autorisé à évoluer en championnat de Corée du Sud (Suwon), etc. Tous ces joueurs ne sont certes pas encore aussi célèbre dans le monde qu’un Park Ji Sung (Manchester) mais un premier pas a réellement été franchi.

La fédération s’est également penché sur le cas des footballeurs Zainichi (Nord Coréens nés au Japon à cause de la seconde guerre mondiale) évoluant dans les championnats japonais, via la puissante Association Générale des Coréens résidant au Japon, le Chongryon. L’objectif de la démarche étant de tirer profit du potentiel des ces joueurs bénéficiant des excellentes infrastructures sportives nippones en les incluant dans les sélections nationales. L’attaquant Jong Tae Se est à ce titre un exemple de ce que pouvait apporter ce choix judicieux.

Car ces changements ont eu des effets immédiats : revenu au galop pour les éliminatoires de la coupe du monde 2006 avec ses nouveaux talents (le buteurHong Yong Jo, le récupérateur Ahn Yong Hak, etc.) ainsi que quelques joueurs nés au Japon mais de nationalité coréenne ( tel Ri Han Jae), le Chollima n’est pas passé très loin de la qualification, seulement distancé par l’Iran et le Japon. Cette campagne encourageante décida la Fédération à remettre le couvert pour le mondial FIFA 2010 en intégrant à la sélection les jeunes de la génération 2005-2007. Il s’en est ensuivi ce que l’on sait : le triomphe de la qualification, véritable bouffée d’oxygène pour une nation exsangue, et le blason de la fédération redoré d’autant.

Les signes de cette ouverture de la fédération se sont multipliés après la qualification à la Coupe du Monde 2010,, qui semble avoir convaincu les dirigeants d’accélérer le processus .

Il y eut en premier lieu le retour historique de la sélection nationale de la Corée en Europe après près de 45 ans en Octobre 2009, et les deux matchs amicaux disputés en France contre le FC Nantes et le Congo, et ce devant des médias occidentaux avides d’en savoir un peu plus.

Ensuite, une audacieuse tournée en Afrique, ponctuée par un match amical disputé à Lusaka contre la sélection de Zambie (novembre 2009). Soit le premier match disputé par l’équipe de Corée du Nord sur le continent africain. La sélection nationale a enchaîné en décembre 2009 avec une participation remarquée au Tournoi de l’Amitié de Doha (Qatar). De nouveaux matchs amicaux (contre la Turquie notamment) sont encore à prévoir et attestent d’un nouvel état d’esprit.

Néanmoins, il convient de nuancer cette ouverture : pour l’heure, les clubs du championnat "pro" de Corée du Nord ne participent toujours à aucune des compétitions internationales sous l’égide de la Confédération Asiatique de Football et n’ont toujours pas souscrit aux conventions internationales réglant le système des transferts. La fédération préfère toujours agir dans le cadre d’accords bilatéraux. De plus, les joueurs nord coréens évoluant loin du regard de Pyongyang sont systématiquement surveillés par un personnel d’encadrement qui est au fait de leurs moindres faits et gestes et veille à ce que nul relâchement idéologique ne se fasse sentir. Enfin, parce que la fédération de Corée du Nord reste en déficit d’équipement et de moyens, et n’a donc que très peu de contreparties à offrir à ses partenaires éventuels.

Quoiqu’il en soit, il sera désormais très intéressant d’observer comment la fenêtre médiatique de la coupe du Monde en Afrique du Sud sera exploitée par la fédération, et quelles conséquences pourraient entraîner un bon parcours de la sélection nationale en matière d’ouverture au football international...

 


 

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